
Près du rivage une vingtaine, au moins, de cerisiers de montagne d’une belle taille alignaient leurs troncs noirs. Lorsque la nouvelle année scolaire commença, leurs jeunes feuilles rousses et poisseuses formèrent un fond de décor à la mer verte, ensuite les fleurs s’ouvrirent dans toute leur splendeur et, quand vinrent leur épanouissement puis leur chute pareille à celle de la neige, leurs pétales s’éparpillèrent sur la mer, semblables à des incrustations flottantes que les vagues reportaient au rivage. Cette plage de sable aux cerisiers servait, telle quelle, de parc au collège du nord-est dans lequel, bien que je n’eusse pas satisfait à l’examen, j’étais entré tranquillement grâce à je ne sais quelle complaisance. Sur l’insigne de la casquette réglementaire du collège, de même que sur les boutons de l’uniforme, était représentée une fleur de cerisier.
Notre maison, ainsi que celle d’un parent lointain, se trouvaient tout près du collège et c’est pour cette raison aussi, non moins que pour le voisinage de la mer et des cerisiers, que mon père avait choisi ce collège pour moi. Confié à cet établissement et me trouvant tout à côté du collège, quand j’entendais la cloche sonner le rassemblement pour le salut du matin[6], je courais au collège. J’étais un élève passablement paresseux ; malgré cela j’acquis de jour en jour, grâce à mes bouffonneries, la popularité dans ma classe.
Pour la première fois de ma vie, bien que j’eusse eu souvent l’occasion de me trouver ailleurs que chez moi, je trouvai un endroit où la vie était plus agréable qu’à la maison.
Je crois bon d’expliquer qu’à cette époque mon déguisement de bouffon s’ajustait de mieux en mieux sur moi, de sorte qu’il m’était devenu inutile de me donner beaucoup de peine pour me jouer des gens. Mais n’était-ce pas surtout parce qu’entre une représentation au milieu des siens ou chez les autres, dans son pays ou en terre étrangère, il existe une différence de difficulté qui est insurmontable, même pour un homme doué de génie, même pour Jésus, fils de Dieu ?
Pour un acteur, il ne peut y avoir de scène plus horrible que sa propre maison, mais quand, en outre, six parents proches sont assis sur un rang dans une pièce, n’importe quelle vedette est perdue. Cependant, j’ai joué dans ces conditions et, bien plus, j’ai recueilli un assez beau succès. Pour un comédien tel que moi, qui m’en allais jouer hors de chez moi, il n’y avait pas une chance sur dix mille pour que mon jeu subît un échec. La crainte des autres qui me dominait jusque-là n’avait pas diminué et me causait des spasmes dans la poitrine. Cependant, pour jouer mon jeu, je reprenais mon calme. Dans la salle de classe je faisais toujours rire les camarades ; le professeur, quand les élèves n’étaient pas dans la cour, tout en soupirant et murmurant : « Une très bonne classe ! » se cachait la bouche avec sa main pour rire. Quand j’avais déchaîné un tonnerre de cris sauvages, l’officier affecté à l’école lui-même[7] laissait libre cours à son hilarité.
Juste au moment où je commençais à croire que je réussirais à cacher ma véritable nature, je fus démasqué alors que je ne m’y attendais pas. Celui qui me démasqua ne se distinguait pas des autres ; dans la classe il était le moins vigoureux ; son visage était bouffi et verdâtre ; il portait un vêtement trop long, assez vieux pour avoir appartenu à son père ou à son frère aîné, avec des manches à la mode de Shôtoku taishi[8], il ne savait rien des matières du programme, il avait l’air d’un élève arriéré qui n’assiste qu’en spectateur aux exercices, à la gymnastique. Il n’était pas étonnant que je ne fusse pas sur mes gardes vis-à-vis d’un tel élève.
Ce jour-là, pendant la séance de gymnastique, cet élève (je n’ai pas noté son nom, mais je me rappelle que son prénom était Takeichi) regardait, à son habitude, les autres s’exercer. Nous étions à la barre fixe. D’un air solennel, je fixai la barre des yeux, je poussai un cri : « Eh ! Hop ! » et sautant tout simplement en longueur, plouf ! je tombai le derrière dans le sable. J’avais tout prémédité. Tout le monde rit aux éclats. Je me relevai, je brossai de la main le sable de mon pantalon. Takeichi me lança par derrière, d’une grosse voix ;
— C’est de la frime ! Il l’a fait exprès !
Je tremblai. Je ne m’attendais pas à être découvert par Takeichi en faisant exprès de manquer mon exercice, à la vue de tous. Il me sembla que sous mes yeux le monde avait été enveloppé en un instant par les flammes de l’enfer et brûlait. Je réprimai avec l’énergie du désespoir un cri de fou.
Ensuite, jour après jour, je fus en proie à l’inquiétude, à la crainte. En apparence, je continuais de jouer un pauvre bouffon et je faisais rire tout le monde, mais, sans le vouloir, je poussais des soupirs pénibles. Il n’était pas douteux que Takeichi découvrirait mes ficelles et raconterait tout à tout venant. En faisant ces réflexions, une sueur froide me couvrait le visage ; j’avais un air égaré ; je promenais mes regards çà et là sans voir.
Si cela avait été possible, j’aurais voulu surveiller Takeichi, le matin, à midi, le soir, quatre ou six heures durant, en restant à ses côtés, sans le quitter d’une semelle, de manière qu’il ne laissât pas échapper le secret. Pendant que je m’attachais ainsi à ses pas, je faisais tous mes efforts pour le persuader que ma bouffonnerie n’était pas feinte, qu’elle était spontanée, naturelle, et, si possible, pour devenir son ami intime. Mais, comme une telle chose était impossible, je pensais constamment qu’il n’y avait pas d’autre solution que de souhaiter sa mort. Cependant, ainsi qu’on peut le penser, l’idée de le tuer ne me vint jamais à l’esprit. Jusque-là dans ma vie, le désir d’être tué m’était venu plus d’une fois, mais l’idée de tuer quelqu’un ne m’avait pas effleuré ; lorsque je me trouvais devant un adversaire terrible je ne pensais, au contraire, qu’à le rendre heureux.
Pour apprivoiser Takeichi, je l’abordais d’un visage faussement chrétien, empreint d’un sourire suave ; tournant un peu la tête j’entourais légèrement ses petites épaules et d’une voix mielleuse, caressante, je l’incitai plusieurs fois à venir à la maison ; mais lui, les yeux absents, se taisait toujours. Cependant, un jour, à la fin de la leçon (c’était sûrement au début de l’été), une violente averse tomba. Les élèves étaient ennuyés de ne pouvoir rentrer chez eux, mais, comme ma maison se trouvait toute proche, j’allais bondir dehors avec insouciance quand, à côté de la boîte aux socques, j’aperçus Takeichi, solitaire. « Allons ! je te prêterai un parapluie », lui dis-je, et je pris la main d’un Takeichi timide, je l’attirai et tous deux nous partîmes en courant sous l’averse. Non seulement nous nous fîmes sécher nos vêtements de dessus par ma propriétaire, mais je réussis à entraîner Takeichi dans ma chambre, au premier étage.
Dans cette maison vivaient une dame qui avait plus de cinquante ans, une fille aînée d’environ trente ans, sans mari, avec des lunettes, une grande taille, l’air maladif (on disait qu’elle avait été mariée, puis qu’elle était revenue chez elle) ; comme tout le monde dans la maison je l’appelais « Sœur aînée » ; puis il y avait Se-tchan, une jeune fille qui venait de sortir de l’école des filles voisine et qui ne ressemblait pas à celle qu’on appelait Sœur aînée, car elle était petite, avec un visage rond. La famille ne se composait que de ces trois personnes. Dans le magasin du rez-de-chaussée on trouvait un petit assortiment de fournitures de bureau et d’articles de sport. Le gros de leurs revenus semblait provenir de la location de cinq ou six maisons attenantes que le père avait construites et leur avait laissées.
— Les oreilles me font mal, dit Takeichi resté debout.
— C’est parce qu’elles ont été mouillées par la pluie qu’elles te font mal.
Je regardai ses oreilles : de chaque côté une affreuse otite suppurée. Le pus se mit à sortir des pavillons.
— Cela, c’est mauvais ! Cela doit te faire mal !
Je m’excusai, en employant le langage des femmes :
— Je te demande pardon de t’avoir entraîné par une telle pluie.
Là-dessus, je descendis au rez-de-chaussée où je me fis donner de l’ouate et de l’alcool. Je dis à Takeichi de s’allonger par terre, lui mis la tête sur mes genoux comme oreiller et, avec soin, je lui pansai les oreilles. Takeichi ne parut pas se méfier d’un calcul hypocrite que j’aurais pu faire et il me dit, la tête toujours sur mes genoux :
— Toi, tu seras sûrement aimé par toutes les femmes…
C’était un compliment innocent. Cependant, sans que Takeichi s’en doutât, ce fut une prédiction terriblement diabolique, ainsi que je le compris plus tard. On dit souvent : « Je suis fou d’une telle » ou : « Elle est folle de moi. » Ce sont des expressions très vulgaires d’êtres frivoles, fats. Quelque sérieux que soit le moment où ils sont prononcés, une fois qu’ils s’échappent d’une bouche, en un instant le temple de la mélancolie romantique s’écroule, tout devient plat et bête. Si au lieu de dire avec vulgarité : « Comme c’est pénible d’être aimé », on parle comme en littérature du « trouble dans lequel vous jette l’amour », le temple de la mélancolie ne s’effondre pas et c’est merveilleux.
Lorsque, pour me récompenser d’avoir soigné ses oreilles, Takeichi me fit ce compliment bête : « Tu seras aimé », je rougis, je souris mais ne répondis rien ; je n’avais aucune raison de sourire, pourtant il s’éveilla en moi des souvenirs imprécis. Écrire que l’atmosphère douteuse créée par ces mots vulgaires : « Je suis aimé » me rappelaient des souvenirs, serait faire parade de pensées qui ne vaudraient pas mieux que les tirades du jeune maître des « Contes drôles[9] ». Il aurait été invraisemblable que j’eusse des souvenirs badins ou vils.
Le caractère masculin m’était beaucoup plus difficile à comprendre que le caractère féminin. Dans la parenté qui vivait à la maison, les femmes étaient beaucoup plus nombreuses que les hommes ; en outre, dans la famille, se trouvaient de nombreuses filles, et puis il y avait les servantes (de vraies criminelles !), de sorte que depuis mon enfance il n’est pas exagéré de dire que j’ai été élevé en jouant avec des filles. Mais cela m’a laissé le souvenir de marcher sur une mince couche de glace ; je ne vécus que dans la compagnie des femmes et des filles. Je perdis ainsi de vue le but de l’existence. J’étais comme celui qui, ayant parcouru cinq lieues dans le brouillard, marche par hasard sur la queue d’un tigre dont il reçoit un terrible coup de patte ; ceci ne ressemble pas à un coup de fouet infligé par un homme ; c’est une blessure dont la douleur, comparable à celle d’une hémorragie interne, est extrêmement pénible, ne connaît pas de rémission.
Les femmes vous attirent, puis vous repoussent brusquement ; quand vous vous trouvez dans un groupe, elles vous traitent avec dédain, elles se montrent cruelles ; si personne n’est là, elles vous pressent dans leurs bras avec frénésie. Elles dorment profondément comme si elles étaient mortes ; je ne sais si elles ne vivent pas pour dormir. Mes observations de toutes sortes sur les femmes, je les avais déjà faites dès mon enfance. Je sentais que les hommes, tout en appartenant à la même race, sont des êtres totalement différents. En outre, ces personnes distraites, incompréhensibles, faisaient attention à moi d’une manière étrange. Ces expressions : « Être aimé », « être adoré », étaient dans mon cas absolument impropres ; « un être dont on s’occupe » eût été beaucoup plus approprié à moi.
Les femmes se montraient beaucoup plus libres que les hommes à l’égard d’un bouffon. Quand je me livrais à des facéties, on pense bien que les hommes ne riaient pas indéfiniment d’un gros rire ; je prenais le ton ; je savais qu’en prolongeant la bouffonnerie je courrais à l’échec ; je me préoccupais de cesser au moment judicieux. Les femmes ne connaissaient aucune modération ; elles me demandaient indéfiniment de répéter mes bouffonneries ; je répondais à leurs demandes jusqu’à l’épuisement. En vérité, elles riaient beaucoup. Généralement, les femmes sont plus capables que les hommes d’absorber une surabondance de plaisirs.
Au temps de mes études au collège, les deux sœurs qui s’occupaient de moi montaient dans ma chambre dès qu’elles avaient un instant de liberté. Chaque fois, je sursautais ; alors, avec humilité, elles disaient craintivement :
— Vous travaillez !
— Non !
Et, en souriant, je fermais mon livre.
— Aujourd’hui, vous savez, le professeur de géographie qu’on appelle « La Baguette »…
Puis je leur racontais avec aisance une histoire drôle que j’inventais.
— Yô-tchan, mettez voir vos lunettes !
C’était un soir où les deux sœurs, Se-tchan, la cadette, et Sœur aînée, étaient venues dans ma chambre pour se distraire et m’avaient fait faire les bouffonneries les plus extraordinaires. Je leur répondis :
— Pourquoi ?
— Parce que c’est drôle. Mettez-les un peu. Prenez celles de Sœur aînée.
Elle me parlait toujours sur un ton de commandement assez bref.
Le maître bouffon obéit et mit les lunettes de Sœur aînée. Immédiatement les deux sœurs furent prises d’un fou rire.
— C’est tout à fait Lloyd. Tout à fait !
À cette époque, un acteur comique de cinéma appelé Harold Lloyd était très populaire au Japon.
Je me levai, étendis le bras et m’écriai en imitant une phrase de bienvenue :
— Mesdames et Messieurs ! Aujourd’hui les fanatiques du sport, au Japon…
Ce qui les fit rire de plus belle.
Ensuite, chaque fois qu’un film de Lloyd était donné au théâtre de notre ville, j’allais le voir et, sans le dire, j’étudiais sa mimique.
Un soir d’automne, alors que je lisais dans mon lit, Sœur aînée entra dans ma chambre, légère comme un oiseau, et s’abattit brusquement sur mon couvre-pieds en pleurant.
— Yô-tchan, venez à mon secours. Voilà ce que c’est. Il vaudrait mieux que nous quittions ensemble cette maison. Aidez-moi. Aidez-moi.
Elle laissa échapper un flot de paroles véhémentes, puis se remit à pleurer. Toutefois, une telle attitude de femme ne m’était pas inconnue ; cette scène ne m’était pas jouée pour la première fois. Je ne fus nullement effrayé par la violence des paroles de Sœur aînée. Comme si je m’éveillais brusquement de ce fatras maintes fois rabâché et vide de bon sens, je sortis du lit, je pelai un kaki qui se trouvait sur la table et j’en tendis une tranche à Sœur aînée. Après un dernier sanglot, Sœur aînée mangea le kaki, puis elle me dit :
— Vous n’avez pas un livre amusant à me prêter ?
Je lui choisis sur une étagère le livre de Sôseki[10] : Je suis un chat.
— Merci pour le goûter.
Sœur aînée quitta la chambre avec un sourire un peu gêné.
Ce que je vais dire ne s’applique pas seulement à Sœur aînée. Quand je réfléchissais à l’état d’esprit dans lequel vivent en général les femmes, j’avais l’impression qu’il était plus facile pour moi de sonder la pensée d’un ver de terre, qu’elles étaient des êtres compliqués, nerveux. Par expérience, je savais depuis mon enfance que, dans le cas où une femme se met brusquement à pleurer de cette manière, il suffit de lui offrir quelque friandise et, dès qu’elle l’a mangée, tout va mieux.
Se-tchan, la cadette, amenait même des amies dans ma chambre. Je les faisais rire, suivant mon habitude. Dès qu’elles étaient parties, Se-tchan me parlait d’elles en les critiquant d’un ton décidé. Celle-là était une fille méchante, il fallait se méfier d’elle. « Alors, dis-je un jour, il valait mieux ne pas l’inviter. C’est vous qui faites que presque tous les visiteurs qui viennent dans ma chambre sont des femmes ! » Et c’est ainsi que cela finit.
Cependant, le compliment que m’avait fait Takeichi : « Tu seras aimé », ne s’était jusque-là jamais réalisé. En bref, je n’étais rien de plus qu’un Harold Lloyd du nord-est du Japon. Le compliment innocent de Takeichi, en tant que prophétie déplaisante, était prématuré ; ce n’est que plusieurs années plus tard qu’il prit une forme tragique.
Encore une chose à propos de Takeichi. Il était venu me voir un jour dans ma chambre du premier étage. Il avait apporté un présent important, un frontispice en couleurs qu’avec satisfaction il me montra en me l’expliquant.
— C’est un fantôme, tu sais !
Oh ? pensé-je. À cet instant je vis, trace devant mes yeux, le chemin du gouffre dans lequel je devais tomber. Des années plus tard, je ne saurais me rappeler autrement cette vision.
Je savais. Je savais que ce n’était autre chose que le portrait de Van Gogh par lui-même. Au temps de notre jeunesse, les peintures des impressionnistes français étaient en grande vogue au Japon. C’est à peu près à cette époque que l’on commença à apprécier la peinture européenne. Les élèves des collèges de province eux-mêmes avaient vu et reconnaissaient les reproductions photographiques des peintures de Van Gogh, Gauguin, Cézanne, Renoir et autres. Des jeunes gens comme moi, qui avaient vu quantité de planches en couleurs des peintures de Van Gogh, se rappelaient que l’intérêt présentent sa touche admirable, son coloris, mais jamais ils n’auraient pensé que c’étaient des peintures de fantômes.
— Malgré tout, je ne sais ce que c’est que cela… Ce pourrait être une tête de spectre !
Je sortis de mon étagère à livres une collection de peintures de Modigliani. Je montrai à Takeichi une image qui représentait une femme complètement nue dont la peau semblait être de cuivre rouge en fusion.
— Ah ! mince !
Takeichi ouvrait de grands yeux ronds, et d’un ton admiratif il ajouta :
— Cela ressemble à un cheval de l’enfer !
— Quand même, c’est un spectre !
— Je voudrais peindre des spectres comme celui-là, tu sais.
Ceux qui ont très peur de leurs semblables arrivent à un état d’esprit qui leur fait désirer le spectacle de spectres toujours plus terribles, de même que les gens nerveux et timorés souhaitent ardemment qu’une tempête qui vient d’éclater devienne plus forte. Un groupe de tels peintres, affligés de cette peur, effrayés par ces spectres que sont les hommes, ont fini par croire aux spectres ; ils ont vu clairement ces fantômes en plein midi. De plus, au lieu de leur donner une apparence bouffonne qui n’aurait trompé personne, ils se sont efforcés de les représenter tels qu’ils croyaient les avoir vus. Ils ont peint hardiment des « spectres », ainsi que les appelait Takeichi. Je m’excitais jusqu’aux larmes à la pensée que je trouverais en eux mes collègues de l’avenir et je dis à Takeichi, en baissant la voix je ne sais pourquoi : « Moi aussi, je peindrai ! Je peindrai des monstres ! Je peindrai des chevaux de l’enfer ! »
Depuis l’école primaire j’aimais faire et regarder des dessins. Cependant, la manière dont je traitais les miens n’était pas appréciée par mon entourage. Par principe, je ne prêtais aucune attention à ce que l’on me disait et la manière de composer un dessin était pour moi une sorte de salut du bouffon qui faisait pouffer de rire mes maîtres de l’école primaire et du collège.
Cependant, pour moi, elle n’avait rien de drôle ; le dessin seul (je mets à part les caricatures), tout en gardant une manière juvénile dans la représentation du sujet, ne sentait aucun effort. Les dessins donnés comme modèles à l’école n’avaient aucun intérêt ; ceux des maîtres étaient d’une maladresse insigne. Il me fallait œuvrer sans aucune préparation et essayer toutes sortes de modes d’expression. Lorsque j’entrai au collège, j’apportai tout un matériel pour la peinture à l’huile ; toutefois, malgré les conseils des traités et mes efforts pour imiter le style des impressionnistes, mes peintures ne ressemblaient guère qu’à des projets pour papiers peints et paraissaient ne devoir conduire à rien. Cependant, en raison des paroles de Takeichi, je me dis que je m’étais entièrement trompé au sujet des peintures que j’avais exécutées jusque-là.
S’efforcer de rendre la beauté de quelque chose que l’on juge beau, sans plus, c’est fade, c’est sot. Les « Maîtres » créent, par leur autorité suprême, une belle chose avec un rien, ou bien, tout en étant écœurés par une chose laide, ils ne cachent pas qu’ils la trouvent intéressante et se plaisent à la représenter. Bref, c’est grâce à Takeichi que me fut donné le secret original de la manière de peindre, qui ne tient pas compte de l’opinion. En me cachant des visiteuses, je me mis peu à peu à exécuter mes propres portraits. Je peignais des tableaux d’une cruauté cachée qui m’étonnèrent moi-même. Pourtant, comme je voulais dissimuler au fond de moi ma vraie nature, devant le monde je riais et je faisais rire, mais en vérité mon cœur était triste et à cela il n’y avait rien à faire, me disais-je intérieurement. Il n’est donc pas étonnant qu’en dehors de Takeichi je n’aie montré mes peintures à personne. J’avais peur qu’en mettant à nu la tristesse qui était au fond du bouffon, on fût trop vite averti de ce qu’il y avait de méprisable en lui. En outre, j’étais inquiet à la pensée que, sans faire attention à ma vraie nature, on supposât que c’était encore une nouvelle manière du bouffon et que cela provoquât un grand rire. Cela m’eût été plus pénible que toute autre chose, aussi j’enfermai immédiatement mes peintures au fond d’un placard.
À l’école, à l’heure du dessin, je dissimulais la « technique des spectres » et je dessinais comme par le passé de belles choses à la manière banale employée pour « faire beau ».
Ce n’est qu’à Takeichi que depuis longtemps il m’était indifférent de montrer l’hypersensibilité de mes nerfs. Je lui montrai même en toute tranquillité le portrait que j’avais fait de moi. Il le loua très fort. Je dessinai deux, trois spectres de suite et il me fit cette nouvelle prophétie :
— Tu seras un grand peintre !
C’est marqué par ces deux prédictions, faites par cet idiot de Takeichi, celle d’être aimé et celle de devenir un grand peintre, que, peu de temps après, je vins à Tôkyô.
Je désirais entrer à l’École des Beaux-Arts, mais mon père voulait depuis longtemps me voir entrer au lycée supérieur pour faire de moi un fonctionnaire. Il m’en avait donné l’ordre. Ma nature m’interdisait toute réponse, je me laissai faire.
On me dit : Tu vas essayer le passage consécutif à la quatrième année. Alors, moi, à qui manquait la bonne ambiance des cerisiers et de la mer, j’échouai à l’examen de passage en cinquième année et c’est seulement avec le certificat de fin d’études de quatrième année que j’entrai au lycée supérieur, à Tôkyô. Tout de suite plongé dans la vie de l’internat, je fus rebuté par son côté impur et grossier. Là, il n’y avait plus place pour le bouffon. Le médecin me fit un certificat de pleurésie et je quittai l’internat pour la villa de mon père à Sakuragi-chô, dans Ueno. Pour moi la vie en groupe était absolument impossible. Ajoutez à cela qu’à entendre les vives réactions de l’adolescence, les vantardises des jeunes, un froid s’emparait de moi et la tristesse me glaçait l’esprit. Quoi que je fisse, il m’était impossible de suivre le train des autres. Les déviations sexuelles de la salle d’études et du dortoir, je les regardais comme un tas d’ordures. Le bouffon voisin de la perfection que j’étais n’avait pas là sa place.
En dehors des sessions de la Diète, mon père n’habitait la villa qu’une semaine ou deux par mois ; en son absence, il ne se trouvait dans cette maison assez vaste qu’un vieux ménage de gardiens et moi. Désertant le lycée de temps à autre, il ne me venait pas à l’idée de visiter Tôkyô. Finalement, je n’allai jamais voir le Meiji Jingû, ni la statue de bronze de Kusunoki Masashige, ni les tombes des quarante-sept samurai du temple Sengakuji[11]. Je passais la journée à la maison, lisant ou dessinant. Quand mon père revenait à Tôkyô, je faisais mine de partir en hâte tous les matins vers le lycée, mais en réalité j’allais à Hongô dans le quartier de Sendagichô au Centre des peintures étrangères, ou bien à l’atelier de Yasuda Shintarô, et là je m’exerçais à dessiner trois ou quatre heures durant.
En fuyant l’internat du lycée supérieur, j’échappais aussi à son enseignement. Alors j’avais l’air de me trouver dans la situation d’un auditeur libre ; peut-être était-ce de ma part un parti pris, en tout cas je me sentais tellement étranger au lycée qu’il me devint pénible d’y aller. Je suis passé par l’école primaire, le collège, le lycée, mais finalement je n’ai jamais pu comprendre que l’on eût l’amour de l’école. De même, pas une seule fois je n’ai fait d’effort pour m’unir à un chant d’école.
Bientôt, dans les ateliers, je fus initié par les élèves des Beaux-Arts au saké, au tabac, aux prostituées, aux monts-de-piété, aux idées de gauche. Tout cela formait un mélange bizarre, mais réel.
Cet élève des Beaux-Arts s’appelait Horiki Masao. Il était né dans les bas quartiers de Tôkyô. Il avait six ans de plus que moi. Il avait terminé ses cours dans notre école, mais, comme il n’avait pas d’atelier chez lui, il fréquentait toujours cette école et il continuait d’y travailler la peinture européenne.
— Veux-tu me prêter cinq yens ?
Jusque-là nous ne nous connaissions que de vue et nous n’avions pas échangé un mot. En bredouillant, je lui remis cinq yens.
— Ça va. On va boire. Je t’offre quelque chose. Quel beau gosse tu fais !
Je ne refusai pas. Il m’entraîna dans un café de Hôraichô voisin du cours. Ce fut le début de mes relations avec lui et ses camarades d’atelier.
— Il y a longtemps que je t’ai remarqué. Ce faible sourire timide, c’est l’expression particulière d’un artiste qui a de l’avenir. En l’honneur de ce jour où je fais ta connaissance, je bois à ta santé ! Kinu san ! C’est un beau gosse, hein ? Depuis que ce type-là est venu à l’atelier, je n’ai plus que le numéro deux parmi les beaux gosses !
Horiki avait un visage régulier, le teint assez brun ; à l’opposé de la plupart des élèves des Beaux-Arts, il portait un complet-veston très correct ; sa cravate était sobre et de bon goût ; ses cheveux gominés étaient divisés par une raie de milieu très nette.
Me trouvant dans un lieu qui ne m’était pas familier, qui m’effrayait déjà, je me tenais les bras croisés et me contentais de sourire timidement. Après avoir bu deux, trois verres de bière, une étrange sensation de libération et de légèreté s’empara de moi.
— J’avais l’intention d’entrer à l’École des Beaux-Arts, mais…
— Ne fais pas cela, elle n’en vaut pas la peine. Un endroit comme celui-là n’est pas intéressant. L’école, pas intéressant. Nos maîtres, nous les avons, tout naturellement, en nous-mêmes. La nature contre la boursouflure !
Cependant, je ne me sentais pas la moindre considération pour ce qu’il disait. Je pensais : il est idiot, ses dessins sont incontestablement mauvais, mais il est peut-être un bon compagnon de plaisirs ; finalement, c’est à cette époque que je vis pour la première fois de ma vie les véritables vauriens de la ville. Nous n’appartenions pas au même milieu, mais par un point nous étions bien du même bois : tous deux nous aimions l’aventure pour fuir délibérément les occupations dont est faite la vie des hommes. En outre, il agissait avec moi sans avoir la moindre idée du bouffon que j’étais et il ignorait entièrement ma misère. Ainsi se faisait-il de moi une image complètement fausse.
Je pensais : « Ce n’est que pour m’amuser, je ne le prends que comme partenaire de plaisirs. » D’ordinaire, je le méprisais ; quelquefois je me sentais honteux de me promener dans sa compagnie. Pourtant, c’est par cet homme que ma vie fut brisée.
Au début, j’avais eu l’impression qu’il avait une bonne nature, une nature telle qu’on en voit rarement. Grâce à lui, je ne tins plus compte de mes craintes vis-à-vis de mes semblables et j’en arrivai à trouver que je ferais un très bon guide dans Tôkyô. En effet, auparavant, lorsque j’étais seul, le receveur du tramway dans lequel je venais de monter me faisait peur ; quand je voulais entrer au Kabukiza[12], les ouvreuses alignées des deux côtés des marches sur le tapis rouge de l’entrée principale me faisaient peur ; quand j’allais au restaurant, le garçon qui se tenait immobile derrière moi, une assiette propre en mains, me faisait peur, et quand venait le moment de régler l’addition, alors mes mains devenaient maladroites ; lorsque j’achetais quelque chose et que je tendais mon argent, j’éprouvais un vertige, non par avarice, mais par suite de la tension de mes nerfs, de ma timidité, de mon trouble, de mes craintes ; la tête me tournait, le monde s’assombrissait, je finissais par me sentir à moitié fou. Me trouvais-je dans un endroit où l’on marchandait, non seulement j’oubliais la monnaie que l’on me rendait, mais j’oubliais aussi d’emporter mes achats ; cela m’arrivait souvent de sorte que je ne pouvais m’en aller seul dans Tôkyô. À cela je ne pouvais rien. Je flânais toute la journée à la maison. Tel était mon état.
Lorsque je me promenais avec Horiki, je lui passais mon porte-monnaie. Horiki marchandait beaucoup. En outre, en noceur expérimenté, il s’appliquait à tirer le maximum de peu d’argent. Se tenant à distance respectueuse des taxis coûteux, il savait choisir les tramways, les autobus, les bateaux omnibus, et il déployait un véritable talent pour arriver au point voulu dans le temps le plus court. Quand il revenait, le matin, du logis d’une prostituée, il entrait dans telle ou telle maison de thé pour prendre un bain matinal[13] d’homme aisé ; il mangeait de la pâte de haricots bouillie et buvait un peu de saké. Il avait l’impression d’avoir, à bon compte, mené une vie de luxe et il me donnait ainsi une instruction pratique. En même temps, il m’expliquait que le bœuf au riz et le poulet rôti des marchands ambulants, tout en étant bon marché, étaient très nourrissants ; il me garantissait que pour s’enivrer rapidement rien ne valait un alcool tord-boyaux. En tout cas, je n’ai pas le souvenir d’avoir jamais été inquiet pour le règlement des additions.
Ce qui me conduisait à fréquenter Horiki, c’est que ce dernier avait l’habitude d’ignorer complètement les vues de son auditeur. Il se lançait avec passion (peut-être cette passion tenait-elle précisément à sa volonté arrêtée de ne pas tenir compte des idées de son partenaire) dans des bavardages sans intérêt, qui duraient cinq ou six heures sans que l’on eût à craindre le silence fâcheux qu’aurait pu occasionner la fatigue des deux promeneurs. Je m’attachais à ses pas ; je veillais à ce que le silence redouté ne s’établit point ; toujours lent à parler, je me disais qu’ainsi je n’aurais plus à jouer mon rôle de bouffon désespéré ; or cet idiot de Horiki m’encourageait sans s’en douter à jouer ce rôle ; sans lancer de remarque pertinente, je me contentais de laisser couler le flot de ses propos et de dire à l’occasion : « Peu probable » ou quelque chose d’analogue. Je souriais. C’était suffisant.
L’alcool, le tabac, les femmes, c’étaient de bons moyens pour faire diversion à la crainte que j’éprouvais devant les autres, ne fût-ce que pour un moment ; je le compris bientôt. Pour me les procurer, j’acceptai l’idée de vendre tout ce que je possédais et n’en eus aucun regret.
Pour moi, les prostituées sont évidemment des êtres humains, mais elles ne sont pas des femmes ; elles me paraissent ou stupides ou détraquées. Dans leurs bras je me sentais en paix ; je pouvais dormir comme un sabot. Êtres pitoyables, elles ne me donnaient pas, en vérité, le moindre désir de convoitise. Si je me rappelle celles qui disaient éprouver de la sympathie pour moi, celles-là ont toujours fait preuve d’une bonne volonté naturelle exempte de gêne, une bonne volonté exempte de calcul, qui ne forçait pas la main, une bonne volonté qui se manifestait à l’égard de quelqu’un qui ne reviendrait peut-être pas une deuxième fois. J’ai vu, certaines nuits, sur ces prostituées stupides ou demi-folles, se dessiner l’auréole de Marie.
J’échappais à la peur de mes semblables. Une fois, pour me procurer une misérable distraction d’une nuit, je me rendis là-bas. Pendant que je m’amusais avec ces prostituées qui avaient pour moi « un sentiment de sympathie », à un certain moment une atmosphère écœurante me parut flotter autour de mon corps. C’était pour moi une sorte de « supplément gratuit » à mes distractions, qui progressivement devenait plus manifeste. Horiki me fit constater le fait ; je fus horrifié et j’éprouvai une impression de dégoût.
Observant les choses objectivement, c’est par les prostituées que j’ai connu les femmes ; dans les derniers temps j’avais fait des progrès très notables à cet égard. La connaissance la plus approfondie des femmes s’acquiert par des prostituées ; ces dernières sont le moyen le plus efficace pour arriver à cette connaissance. J’étais déjà enveloppé d’une odeur d’« homme à femmes », et les femmes (non seulement les prostituées) se laissaient attirer vers moi par cette odeur qu’elles sentaient d’instinct. Me trouvant gratifié de cette atmosphère obscène et déshonorante, je la retrouvais dans ce milieu où elle masquait le repos que j’étais venu chercher.
Horiki m’avait fait constater ces faits en partie par amabilité et pourtant cela fit surgir dans ma mémoire des souvenirs pénibles. Des exemples : je me rappelle avoir reçu d’une femme d’un salon de thé une lettre d’une écriture maladroite et enfantine. Une jeune fille d’environ vingt ans, fille d’un général qui habitait une maison voisine dans Sakuragi-chô, se trouvait chaque matin, à l’heure où je me rendais au lycée, à la porte d’entrée de sa maison, sans prétexte apparent, le visage légèrement fardé. Quand j’allais manger du bœuf dans un certain restaurant, la servante, sans que j’aie dit un mot… Quand j’allais chez le marchand de tabac chez qui je me fournissais habituellement, la fille du commerçant, dans la boîte de cigarettes qu’elle me remettait… Et puis, quand j’allais au théâtre kabuki, à la place voisine de la mienne… Et puis, la nuit quand je revenais ivre dans le tramway… Et puis cette lettre inattendue que m’envoya la fille d’un parent au pays natal, une lettre qui semblait avoir été longuement méditée… Et puis cette jeune fille inconnue qui apporta en mon absence une poupée faite sans doute de ses mains… Je restai d’une insensibilité totale à ces appels ; tous en demeurèrent là, aucun ne dépassa un stade embryonnaire. Cependant, il était indéniable que j’étais entouré d’une atmosphère qui rendait toutes les femmes rêveuses. Il faut reconnaître qu’elle ne devait rien à des histoires de succès féminins dont je me serais vanté. J’en avais été averti par Horiki ; j’en ressentis une amertume empreinte d’humiliation et soudain je perdis le goût de m’amuser avec des prostituées.
Horiki, poussé par sa vanité de moderniste, m’emmena un jour à une séance de lecture d’ouvrages communistes (cela devait s’appeler R.S., je ne me le rappelle pas clairement) dans un cercle d’études communistes. Pour un homme comme Horiki, une réunion communiste devait faire partie du programme d’un vrai « guide de Tôkyô. » Je fus présenté comme sympathisant ; on me fit acheter une brochure, puis j’écoutai un jeune homme au visage horriblement laid, qui occupait la place d’honneur, et qui fit une conférence sur les théories économiques de Marx. Pour moi, elles me semblaient claires comme le jour. Elles devaient l’être, toutefois il y a dans l’esprit humain des choses terribles dont on ne comprend pas la raison. On peut parler de cupidité, mais ce n’est pas suffisant ; de vanité, ce n’est pas suffisant ; d’amour et de cupidité tout ensemble, ce n’est pas suffisant. Je ne sais pas ce que c’est, mais le fond de l’humanité ne repose certainement pas sur la seule économie. Pour moi, porté à croire aux histoires de revenants et à m’en effrayer, bien qu’on m’affirmât que le matérialisme me ferait tout oublier, je ne pouvais espérer que je pourrais, grâce à lui, être délivré de la crainte de mes semblables et ouvrir les yeux sur une nouvelle conception de la vie. Cependant, sans manquer une fois aux réunions, j’assistais aux séances de cette R.S. (je crois qu’on l’appelait ainsi, mais je me trompe peut-être). À voir les sympathisants le visage tendu par l’étude de théories dont le niveau ne dépassait pas celui de l’arithmétique élémentaire (un et un font deux), je ne pouvais m’empêcher de les trouver ridicules. Le facétieux que j’étais faisait des efforts pour détendre l’atmosphère de ces réunions d’études. C’est peut-être pour cela que, lorsque je n’assistais pas aux séances, on me jugeait irremplaçable. Ces hommes simples me prenaient pour un homme simple comme eux ; peut-être me tenaient-ils pour un sympathisant facétieux et optimiste, mais alors, c’est parce que je les trompais de A à Z. Je n’étais pas un sympathisant. Pourtant, dans ces réunions auxquelles je ne manquais pas d’assister avec régularité, je continuais à les amuser par mes bouffonneries.
C’est que j’aimais ces gens, qu’ils me plaisaient. Mais cela n’avait rien à voir avec l’amour que j’aurais eu pour Marx.
L’illégalité. Elle me donnait une obscure satisfaction. Ou plutôt, ce que j’aimais en elle, c’est qu’elle me mettait à l’aise. Au contraire, la légalité qui règne dans le monde m’épouvantait. Cette construction de l’esprit était incompréhensible pour moi. Il vaut mieux ne pas rester dans une chambre qui n’a aucune fenêtre, où l’on est frigorifié jusqu’au fond de l’être, tandis qu’il y a dehors la mer de l’illégalité, dans laquelle on peut sauter et plonger jusqu’à ce que la mort s’ensuive bien vite. À mon avis, c’était là la tranquillité.
Il y a des gens qu’on appelle des réprouvés, des oiseaux de nuit. Ces mots semblent indiquer parmi les humains des êtres pitoyables, des vaincus, des vicieux. Cependant, depuis que je suis né, je me suis senti porté vers ces êtres ; quand j’en ai rencontré un que le monde montrait du doigt comme tel, je me suis toujours senti de la compassion pour lui.
Il existe aussi des coupables conscients. Je me range parmi ceux-là et j’ai été torturé toute ma vie par cette conscience que j’avais de mes fautes. Cependant, quand j’allais m’amuser misérablement avec un bon camarade, semblable à la compagne des temps de misère qu’on ne répudie pas en des jours plus heureux, je me donnais peut-être une attitude dans la vie. Ainsi qu’on dit vulgairement, je souffrais d’une conscience boiteuse, de même qu’un corps qui a reçu une blessure dans la jambe ; dans ma plus tendre enfance, cette blessure n’affectait qu’une jambe ; en grandissant – est-ce l’effet du traitement –, le mal gagna en profondeur ; il atteignit la moelle et j’ai souffert horriblement comme on doit souffrir en enfer. Cependant (bien que ce soit là une manière très étrange de s’exprimer), ce mal m’est devenu peu à peu plus cher que le sentiment de la parenté ; je me rappelle que la douleur qui me venait de cette blessure était pour moi comme une sensibilité qui vivait, ou comme le murmure d’un amour.
L’atmosphère de groupe d’un véritable mouvement souterrain entrepris par ces hommes me donnait une curieuse tranquillité, un grand confort spirituel. Bref, plus que le but originel de ce mouvement, sa pureté me donnait l’impression que je me trouvais en harmonie avec lui.
Quant à Horiki, il se bornait à des railleries stupides ; il cessa d’aller aux réunions après m’avoir présenté. Il faisait sottement de l’esprit à propos du marxisme, déclarant nécessaire l’étude simultanée de la production et de la consommation ; il m’engageait, sans fréquenter les réunions, à examiner seulement la consommation.
Quand on se reporte à cette époque, on constate qu’il existait toutes sortes de marxistes. Certains, comme Horiki, se donnaient le nom de marxistes par un modernisme de gloriole. D’autres, comme moi, s’attachaient au marxisme simplement pour un parfum d’illégalité qui leur plaisait. Si les partisans convaincus de la vérité marxiste avaient découvert ce qu’il y avait au fond de ces catégories, ils eussent été fous de rage à l’égard de Horiki et de moi-même et ils nous auraient probablement expulsés du parti comme des traîtres. Mais ni moi ni Horiki ne fûmes chassés. En particulier, dans ce monde de l’illégalité plus que dans le monde des messieurs corrects de la légalité, on pouvait boire joyeusement à la santé du parti ; en ma qualité d’adepte à l’avenir plein de promesses, je fus chargé d’une foule de missions que l’on décorait du nom d’affaires secrètes d’une manière si exagérée que j’avais envie de pouffer de rire. Je n’en refusai aucune. Je les acceptai toutes avec indifférence. Suspecté par les « dogues » (c’est ainsi que les adeptes appelaient les policiers), je fus soupçonné, interrogé ; je ne commis pas de maladresses. Je souris ; je les fis rire et, de ces affaires dangereuses ainsi que les adeptes les appelaient, je me débarrassai avec habileté. C’est que le groupe qui animait ce mouvement gonflait à plaisir l’importance de ces affaires ; il allait jusqu’à imiter sottement des histoires de détectives ; il agissait avec d’extrêmes précautions ; pourtant, à ma grande surprise, ma tâche était quelque chose d’insignifiant, mais ils s’efforçaient d’en faire mousser les dangers. À cette époque mon sentiment était le suivant : il m’était indifférent d’être arrêté comme membre du parti et même de passer ma vie en prison. Ayant peur de la « vie réelle » des humains, je me demandais si je ne serais pas plus heureux dans une cellule que dans l’enfer d’un lit où je gémissais au cours des nuits d’insomnie.
Dans sa villa de Sakuragi-chô, mon père recevait des visiteurs, ou il sortait, de sorte que nous restions trois ou quatre jours sans nous rencontrer tout en habitant la même maison. Cependant, bien qu’une conversation avec mon père me remplît de malaise et me fît trembler, j’étais sur le point de lui dire, d’une manière ou d’une autre, que je songeais à quitter la maison et à prendre pension quelque part. Je n’avais encore rien proposé de la sorte quand j’entendis dire au vieux gardien de la villa que mon père avait l’air de vouloir vendre la maison.
Le mandat de mon père à la Chambre approchait de son terme. Il avait certainement toutes sortes de raisons pour agir ainsi, mais il ne semblait pas désirer se représenter aux élections ; au contraire, il allait faire construire au pays une maison pour s’y retirer. Il ne semblait pas regretter Tôkyô. Pensait-il qu’il était inutile de mettre à ma disposition une villa avec un domestique, la dépense n’excédant cependant pas celle de l’entretien d’un élève au lycée supérieur, je ne sais, car je n’ai jamais bien compris les pensées de mon père, pas plus que celles des autres personnes. Quoi qu’il en soit, cette maison allait bientôt passer en d’autres mains, et moi, j’allais déménager et m’installer dans une chambre sombre d’une vieille pension appelée Senyûkan, dans Morikawa-chô, à Hongô. Alors je fus tout de suite ennuyé par la question d’argent.
Jusque-là mon père me donnait chaque mois une somme fixe pour mes menues dépenses. Cette somme disparaissait en deux ou trois jours, mais il y avait toujours à la maison du tabac, du saké, du fromage, des fruits ; quant aux livres, à la papeterie, à l’habillement, je me les procurais dans les boutiques du voisinage qui établissaient des factures. Lorsque je régalais Horiki d’un bol de vermicelle de sarrasin, ou d’un bol de riz avec de la viande frite, comme il y avait dans le quartier des boutiques dont mon père était client, je pouvais partir sans payer.
Très vite, je me trouvai dans ma pension, seul. La mensualité qui m’était envoyée était loin de couvrir mes besoins, je ne savais que faire. L’argent que je recevais fondait régulièrement en deux ou trois jours. Tremblant de peur, découragé au point d’en perdre l’esprit, j’envoyais tour à tour à mon père, à mon frère aîné, à ma sœur cadette des télégrammes et des lettres avec force détails, pour leur demander de l’argent. Dans ces lettres, les circonstances que j’invoquais étaient toutes de l’invention du facétieux que j’étais. Je pensais que, pour demander quelque chose à quelqu’un, il était de bonne politique de le faire rire d’abord. Je les bombardais de demandes. En outre, sur le conseil de Horiki, je devins un client assidu des monts-de-piété. Tout cela ne m’empêcha pas d’être toujours à court d’argent.
Finalement, sans relations dans cette pension, je ne fus plus capable de continuer à vivre dans l’isolement. Dans ma chambre, à vivre toujours tout seul, la peur me faisait imaginer que quelqu’un allait m’assaillir, me porter des coups, me jeter dans la rue. Alors, j’allais aider le mouvement dont j’ai parlé, ou bien nous déambulions avec Horiki en buvant du saké à bon marché. Nous avions abandonné presque complètement les études et le dessin. Nous étions au mois de novembre de ma deuxième année de lycée supérieur. L’aventure d’un double suicide avec une femme mariée de deux ans plus âgée que moi entraîna un complet changement dans ma vie.
Je n’allais pas au lycée. Je n’étudiais aucune des matières du programme. Malgré cela, j’eus la chance de pouvoir traiter mes compositions à l’examen d’une manière pertinente. De toute façon je continuais à duper mes parents au pays natal, mais un rapport fut secrètement envoyé à mon père par le lycée au sujet de mon manque d’assiduité. Au nom de mon père, mon frère aîné m’envoya une longue lettre dans un style solennel. Mais ce qui me porta le coup le plus sensible, ce fut la privation d’argent. En outre, je me plongeai avec acharnement dans les affaires du mouvement que j’avais traitées jusque-là à moitié par amusement. Était-ce ce qu’on appelait le secteur central, ou un secteur quelconque, peu importe, je devins le chef du groupe d’action des élèves marxistes de toutes les écoles des quartiers de Hongô, Koishikawa, Shitaya, Kanda. On m’avait parlé d’un « soulèvement armé » possible. J’achetai un canif (quand j’y pense maintenant, je crois qu’il aurait à peine permis de tailler un crayon tellement il était fragile). Je le portais dans la poche de mon imperméable et c’est ainsi que j’assurais ce que l’on appelait les « liaisons » en circulant de tous côtés. Buvant du saké, je dormais profondément. Mais je n’avais pas d’argent. De plus, les requêtes venant du P. (j’ai noté que P. était le nom de code du parti, mais je me trompe peut-être) se succédaient au point que je n’avais plus le temps de respirer. En raison de ma constitution maladive, je n’étais plus du tout à la hauteur de ma tâche. Au début, ce n’était que par intérêt pour l’illégalité que j’avais aidé ce groupe, mais maintenant ce n’était plus de la plaisanterie, les choses étaient sérieuses. Finissant par être si occupé, je me disais en moi-même : « Gens du P. ! Vous vous êtes trompés en me choisissant. Si vous remettiez mes fonctions à un homme sorti directement de vos rangs, qu’en diriez-vous ? » Comme je ne pouvais me défendre de ressasser cette pensée énervante, je m’enfuis. Je m’enfuis, mais, ainsi qu’on peut le deviner, j’étais plein de tristesse et je résolus de mourir.
À cette époque, trois femmes me portaient des sentiments particuliers. L’une d’elles était la fille de ma pension, le Senyûkan. Quand je revenais épuisé par l’aide que je donnais au mouvement, je m’endormais sans manger. Un soir, cette fille entra dans ma chambre avec un bloc et un stylo.
— Je vous demande pardon. En bas, ma petite sœur et mon jeune frère font un tel bruit que je n’arrive pas à écrire tranquillement une lettre.
Et elle s’assit à ma table pour écrire pendant plus d’une heure. Alors que je ne pensais qu’à m’allonger dans mon lit en feignant de dormir, cette fille voulut à toute force me faire parler. Passif, je secouai mon corps recru de fatigue et, bien que je n’eusse pas envie de dire un seul mot, je me retournai bon gré mal gré sur le ventre, j’allumai une cigarette et dis :
— Il paraît qu’un homme a pris un bain qu’il avait chauffé avec les lettres d’amour de ses maîtresses.
— Oh ! Quelle horreur ! Je pense que c’est vous !
— Il m’est arrivé en effet de chauffer mon lait de cette façon.
— C’est un honneur pour ces lettres ! Buvez-le donc !
Elle ne s’en irait donc plus ? Cette lettre, ce n’était qu’un prétexte transparent. Elle avait beau écrire en murmurant des syllabes, cela ne changeait rien à l’affaire.
— Faites voir…, dis-je, alors qu’à aucun prix je ne désirais voir cette lettre.
— Oh ! non ! Je ne veux pas ! Je ne veux pas !
Et, toute honteuse de son jeu, elle reprit son bon sens.
Alors je pensai à lui demander un service quelconque.
— Pardon, ne voudriez-vous pas aller à la pharmacie qui se trouve dans la rue du tramway et m’acheter de la calmotine ? Je me sens très fatigué ; le visage me brûle et je ne peux pas dormir. Vous m’excusez ! De l’argent…
— Ça va bien. De l’argent, j’en ai.
Elle se leva, contente. Demander un service à une femme ne la rebute jamais, au contraire ; une femme à qui un homme demande quelque chose se réjouit. Cela je le savais bien.
Une autre était une adepte du parti, qui était élève à l’école normale supérieure des jeune filles dans la section des lettres. Bon gré mal gré, nous devions nous rencontrer tous les jours pour les affaires du mouvement dont j’ai parlé. Notre tâche terminée, cette jeune fille ne manquait pas de m’accompagner et de m’acheter une quantité exagérée de choses.
— Considérez-moi vraiment comme votre sœur aînée.
Cette prétention me donnait le frisson.
— C’est bien mon intention, répliquai-je en prenant une expression souriante, mais un peu inquiète.
Quoi qu’il en soit, j’avais peur de la mettre en colère, il me fallait lui donner le change. À cet effet, je me fis de plus en plus le chevalier servant de cette fille laide qui me déplaisait. Puis, les choses qu’elle m’achetait (en vérité, elles étaient de mauvais goût et je les donnais généralement sans tarder au vieux marchand de poulet rôti), je les recevais le visage souriant. Je la faisais rire par mes plaisanteries. Un soir d’été, je n’arrivais pas à l’éloigner ; sans autre intention que de me débarrasser d’elle, je lui donnai un baiser dans un endroit sombre de la rue ; ensuite, comme si j’étais pris d’une folie misérable, j’appelai une auto, je l’emmenai dans une étroite chambre à l’occidentale qui avait l’air d’un bureau de brasserie mais qui était louée en secret par le mouvement. Jusqu’au matin, ce fut une nuit folle. En moi-même, je pensai que j’avais là une singulière sœur aînée.
Que ce fût la jeune fille de ma pension, que ce fût cette adepte du parti, de toutes manières les circonstances voulaient que je les rencontrasse chaque jour. Je ne pouvais les éviter comme j’avais évité les diverses femmes rencontrées jusque-là. Sans volonté, me laissant glisser, le cœur toujours inquiet, je fis de mon mieux pour rester dans les bonnes grâces de ces deux femmes à la fois, mais je me trouvais comme auparavant pieds et poings liés par le manque d’argent.
Vers la même époque, je reçus d’une serveuse d’un grand café de Ginza un service imprévu. Nous ne nous étions rencontrés qu’une seule fois. Cependant, retenu invinciblement vers elle par ce service, je restai là sans pouvoir bouger, l’esprit assailli par une vague appréhension. À cette époque, sans avoir recours à Horiki comme guide, j’osais prendre seul le tramway, aller au Kabukiza, entrer dans un café vêtu d’un kimono à dessins et affectant un air plus ou moins dégagé.
L’assurance et la force brutale des gens continuaient à entretenir au fond de moi le doute, la crainte, la souffrance. Ce n’est qu’extérieurement que, peu à peu, je pus adresser aux autres des salutations avec un visage sérieux (je me trompe : je ne pouvais adresser de salutations sans les accompagner du sourire pénible du pauvre bouffon vaincu) ; ces salutations, quelles qu’elles fussent, faites d’un esprit troublé, absent, que devaient-elles aux courses que je faisais de droite et de gauche pour le mouvement dont j’ai parlé ? Ou aux femmes ? Ou au saké ? Mais c’est surtout grâce au manque d’argent que je commençai à prendre cette assurance. Tout était terrible pour moi et surtout les grands cafés où j’étais bousculé par la foule des consommateurs, des serveuses et des serveurs ; si je trouvais le moyen de me glisser parmi eux, est-ce que je parviendrais à calmer mon esprit perpétuellement tourmenté ? Avec dix yens en poche, j’entrai seul dans un grand café de Ginza. Je m’adressai en souriant à une serveuse :
— Je n’ai que dix yens ; ne l’oublie pas !
— Ne vous faites pas de souci.
Je relevai dans ses paroles un accent du Kansai[14].
Chose étrange, elles firent sur mon cœur qui battait l’effet d’un calmant, non pas parce qu’elles m’enlevaient le souci de n’avoir pas d’argent, mais parce que, de me trouver à côté de cette femme, mes inquiétudes s’évanouissaient.
Je bus mon saké. L’esprit tranquille je n’avais plus envie de jouer les bouffons. Sans chercher à dissimuler ma vraie nature, sombre et taciturne, je buvais en silence.
— Aimeriez-vous de ces choses ?
Elle alignait devant moi toutes sortes de plats. Je secouai la tête.
— Du saké seulement ? Moi aussi, j’en boirai.
C’était l’automne ; la nuit était froide. Ainsi que me l’avait demandé Tsune-ko (je me rappelle qu’elle s’appelait ainsi, mais le souvenir de son nom s’est affaibli dans ma mémoire et n’est pas certain ; j’en suis arrivé à ne même plus me rappeler le nom de celle avec qui j’ai essayé de me suicider) je l’attendais en mangeant des sushi[15], qui n’étaient pas fameux, à l’éventaire d’un marchand ambulant qui se tenait derrière Ginza. Même si j’oublie le nom de cet homme, la mauvaise qualité de ses sushi me reste clairement en mémoire, je ne sais pourquoi. Ce vieux avait un vilain visage de couleuvre ; son crâne était entièrement rasé comme celui d’un bonze, il ne cessait de branler la tête. Je me souviens, comme s’il était devant mes yeux, de la manière habile et pas toujours honnête dont il saisissait les sushi pour les vendre à ses clients. Des années plus tard, j’ai revu deux ou trois fois dans le tramway ou ailleurs des visages dont, après réflexion, je me disais : « Tiens ! j’ai déjà vu cette tête-là ! » en pensant à lui. Me reportant à cette époque, j’avais un sourire amer. À présent que le nom du vieux marchand de sushi s’est effacé de ma mémoire, le souvenir de son visage, précis comme si j’avais devant les yeux sa photographie, m’est rappelé par la mauvaise qualité des sushi qu’il vendait alors, par le froid et la souffrance que j’éprouvais. Autrefois, dans les boutiques qui offraient d’excellents sushi, même lorsque j’y étais invité, je n’ai pas pensé une seule fois qu’ils étaient bons. Ils étaient trop gros, gros comme le pouce, à ne pas savoir si l’on pourrait les saisir.
Cette femme avait loué le premier étage de la maison d’un certain Oe-san. Dans cette pièce, où je ne cachais en rien la tristesse qui emplissait mon cœur, je fus pris d’un terrible mal de dents. Pressant ma joue dans ma main, je buvais du thé. Cette attitude n’éloigna pas Tsune-ko qui, au contraire, me témoigna plus d’affection. Elle allait et venait dans la vie, tourbillonnant comme une feuille morte que le vent froid de l’automne a détachée, avec le sentiment d’être seule au monde.
Pendant que j’étais couché auprès d’elle, elle me racontait qu’elle avait deux ans de plus que moi, que son pays natal était Hiroshima. « J’ai un mari qui était coiffeur dans cette ville. Au printemps de l’an dernier nous avons quitté en hâte la maison et nous sommes venus à Tôkyô ; mais mon mari a fait des choses irrégulières. Il a été accusé d’escroqueries et il est en prison. Chaque jour, je suis allée à la prison pour lui porter une chose ou une autre, mais, à partir de demain, je cesserai…, etc. » Mais que signifiaient pour moi ces histoires ? Je n’avais aucune curiosité pour les récits concernant la vie des femmes. Est-ce parce que la manière de raconter de Tsune-ko était maladroite, est-ce parce que je jugeais mal la gravité de son histoire ? Quoi qu’il en soit, pour moi autant en emportait le vent et je restais indifférent.
Je trouve étrange, extraordinaire, que pas une seule fois elle n’ait dit : « Je me sens seule sur terre… » Ces mots auraient certainement éveillé en moi de la compassion, mieux qu’un déluge de lamentations sur la destinée des femmes. Cependant, bien que ces mots de solitude ne soient jamais sortis de ses lèvres, tout son corps était enveloppé des effluves d’un isolement affreux ; à son contact mon propre corps s’enveloppait des effluves de la mélancolie plus ou moins cuisante que je portais en moi ; toutes ces émanations se mêlaient. Comme « la feuille morte qui descend au fond de l’eau pour se poser sur le rocher », j’étais prêt à m’éloigner, par crainte et par angoisse.
Dormir profondément, l’esprit tranquille, sur le sein des prostituées (d’abord celles-ci sont gaies) était chose complètement différente de ces heures auprès de Tsune-ko. La nuit passée avec la femme d’un homme coupable d’escroquerie fut pour moi la nuit d’une heureuse libération. (J’ai dit : heureuse, le mot est extrêmement dépaysé ici quoique je l’écrive sans hésitation ; on ne le trouve pas deux fois dans tous ces carnets de notes.)
Cette nuit fut unique. Au matin, je m’éveillai, sautai hors du lit et je me travestis de nouveau en bouffon frivole. Un faible insecte craint même le bonheur. On le meurtrit même avec du coton. On peut être blessé même par le bonheur. J’avais hâte de me séparer d’elle avant d’être blessé, sans plus attendre, et de m’envelopper du rideau de fumée d’un vrai bouffon.
On dit : « Plus d’argent, plus d’amour », n’est-ce pas ? Eh bien, l’interprétation que l’on donne de ce dicton est contraire à la vérité. On ne doit pas dire qu’un homme qui n’a pas d’argent est repoussé par les femmes. Le grand dictionnaire de Kanazawa en donne l’explication. Quand un homme n’a plus d’argent, il est découragé ; il n’a même plus la force de rire ; il devient bizarrement jaloux ; finalement il tombe au dernier degré du désespoir. Il repousse les femmes. C’est une situation pénible. Je comprends cette disposition d’esprit.
Je me rappelle nettement que ces propos de fou firent pouffer de rire Tsune-ko. Il ne fallait pas rester longtemps. L’inquiétude me prenant, sans me laver le visage, je m’éloignai. Les paroles insolentes, sauvages, que je lançai alors : « Plus d’argent, plus d’amour ! » me sont restées ancrées dans la mémoire.
Un mois s’écoula. Je ne rencontrai pas ma bienfaitrice d’un soir. À mesure que passaient les jours, ma satisfaction d’être séparé d’elle s’amenuisait. Je fus épouvanté d’avoir reçu ce léger service ; j’eus conscience d’une dette terrible que j’avais contractée sans y être obligé. Je commençai peu à peu à m’inquiéter d’avoir, comme une chose naturelle, laissé toute mon addition à la charge de Tsune-ko. Je pensai que cette dernière, de même que la fille de la pension, de même que l’étudiante de l’école normale de filles, me poursuivaient. Bien que je me fusse rapidement éloigné d’elle, je ne cessais d’avoir peur de Tsune-ko. Bien plus, si je rencontrais une femme avec qui j’avais déjà couché, je m’imaginais qu’elle allait soudain se mettre en colère en s’enflammant comme un feu ardent. Comme il m’eût été extrêmement désagréable de la rencontrer, j’évitais de plus en plus Ginza. Entre le moment où une femme a couché avec un homme et le moment où, au matin, elle se lève, elle sépare habilement l’existence en deux, sans maintenir le lien le plus ténu entre ces deux instants et comme si elle avait tout oublié. Je ne pouvais pas encore bien comprendre ce phénomène étonnant.
Un soir de la fin de novembre, Horiki et moi buvions du saké bon marché à un éventaire ambulant de Kanda. En quittant cet éventaire, mon mauvais compagnon me proposa d’aller boire de nouveau quelque part. Nous n’avions plus d’argent, mais il s’obstina :
« On va boire ! On va boire ! » À cette époque, quand je m’enivrais, mon foie grossissait. Je lui dis :
— Entendu. Alors, je t’emmène au pays des rêves ! Ne t’étonne pas : On ira à l’« Étang de saké, Forêt de femmes ».
— Un café ?
— Oui.
— Partons.
Sur ce, tous deux nous prîmes le tramway de ville. Joyeux, Horiki s’écria :
— Moi, ce soir, j’ai soif d’une femme. Est-ce que je peux donner un baiser à une serveuse ?
Je n’aimais guère les propos d’ivrogne de Horiki et ce dernier le savait. Il insista :
— Est-ce que je peux ? Sûrement j’embrasserai la serveuse qui s’assoira à côté de moi. Je peux ?
— Cela lui sera probablement bien égal !
— Merci ! Moi, j’ai soif d’une femme.
Nous descendîmes au quatrième quartier de Ginza. Entrés dans le grand café qu’on appelait : « Étang de saké et Forêt de femmes », nous demandâmes Tsune-ko, bouée de sauvetage : nous étions à peu près sans argent. Une stalle était vide ; nous nous laissâmes tomber sur les sièges et juste à ce moment accoururent Tsune-ko et une autre serveuse. Cette dernière prit place près de moi. Tsune-ko s’assit lourdement à côté de Horiki. Cela me donna un choc. Tsune-ko ne tarda pas à être embrassée.
Je ne fus pas jaloux. Chez moi, le désir de possession a toujours été faible. Si parfois j’éprouvais une sourde jalousie, je n’avais pas assez d’énergie pour lutter avec un homme pour défendre résolument mon droit de possession. Plus tard, quand j’ai été trompé par une femme (illégitime), je suis allé jusqu’à me taire.
Autant que possible, je ne me mêlais pas des affaires des autres. J’avais la terreur de m’engager sur un terrain aussi glissant. Tsune-ko et moi, nous n’avions eu de relations intimes qu’une seule nuit. Elle n’était pas ma chose. Je n’avais aucun droit d’être jaloux. Pourtant j’éprouvai un choc. Le sort de Tsune-ko recevant sous mes yeux les baisers fougueux de Horiki me semblait digne de pitié. Il fallait sans doute que Tsune-ko, salie par Horiki, se sépare de moi ; en outre, je ne ressentais en moi aucun désir ardent de retenir Tsune-ko. Oui, c’était déjà fini : mon sursaut en voyant l’infortune de cette femme n’avait duré que le temps d’un clin d’œil et s’était tout de suite dissipé. Je me résignai docilement ; après avoir regardé tour à tour Tsune-ko et Horiki, je ris de bon cœur.
Cependant, la situation empira d’une manière imprévue.
— J’en ai assez ! dit Horiki, avec une grimace de dépit. Même pour moi, une miséreuse comme celle-là me…
Il s’arrêta gêné. Il croisa les bras et fixa les yeux sur Tsune-ko avec un sourire sardonique.
À mi-voix, je dis à Tsune-ko :
— Du saké ! Mais je n’ai pas d’argent…
Or, j’avais une envie de boire à me baigner dans le saké. Aux yeux du monde, que Tsune-ko reçût les baisers d’un ivrogne n’avait pas d’importance, mais elle avait été traitée de miséreuse. Pour moi, ce fut comme un coup de tonnerre qui me brisa. Je bus du saké et encore du saké, plus que je n’en avais jamais absorbé. J’étais étourdi. Mon regard croisa celui de Tsune-ko et nous échangeâmes un petit sourire triste. En réfléchissant à ces paroles que Horiki avait prononcées : « Cette femme est étrangement fatiguée, elle sent la misère », et en même temps à l’affinité qui rapprochait deux êtres pauvres, le sentiment de cette affinité monta en moi ; Tsune-ko me devint chère et, pour la première fois dans ma vie, je compris qu’un sentiment d’amour, réel quoique faible, était né dans mon cœur, (je crois, même à présent, que le désaccord entre riches et pauvres est l’un des thèmes éternels, bien que banal, des tragédies.)
Je vomis, je perdis conscience. C’était la première fois de mon existence que l’ivresse du saké m’annihilait à ce point.
Quand je revins à moi, Tsune-ko était assise à mon chevet. J’avais dormi dans la chambre du premier étage de Oe.
— « Plus d’argent, plus d’amour ! » Qu’entendiez-vous par là ? Plaisantiez-vous, ou étiez-vous sincère ? C’est compliqué. Votre famille ne pourrait-elle pas vous aider ?
— Il n’y a rien à faire.
Tsune-ko se coucha aussi. Au matin, le mot « mourir » sortit pour la première fois de sa bouche. Elle était lasse de se trouver en ce monde. Quant à moi, ma crainte des autres, mes ennuis, l’argent, le mouvement dont j’ai parlé, les femmes, les études, je n’avais plus aucune envie de tout cela. D’un cœur léger je donnai mon accord au projet de Tsune-ko.
Cependant, à ce moment, j’étais encore incapable de donner leur sens réel à ces mots : « Je veux mourir. » Une idée d’amusement s’y cachait.
Ce matin-là, nous errâmes dans le sixième district d’Asakusa. Nous entrâmes dans une maison de thé et bûmes du lait.
— Réglez, voulez-vous ?
Je sortis mon porte-monnaie de ma manche. Je l’ouvris. Il contenait trois pièces de cuivre. Plus que par la honte, je fus assailli par des idées tragiques. Dans ma tête, je vis dans un éclair ce que je possédais : dans ma chambre du Senyûkan, je n’avais plus que mon uniforme et mes matelas, et ensuite il ne resterait plus dans cette chambre dénudée un seul objet acceptable par un mont-de-piété ; à part cela, je n’avais plus que le kimono de soie épaisse que je portais habituellement et un manteau. Telle était la réalité. Je compris clairement que je ne pouvais continuer à vivre.
— Oh ! vous n’avez que cela ?
Ces mots furent dits d’un ton indifférent mais qui me traversèrent jusqu’à la moelle par une blessure profonde. Pour la première fois j’étais blessé par une voix qui voulait m’aimer. Ce que j’avais ne représentait rien ; trois pièces de cuivre, cela ne représente absolument rien. Je subissais une humiliation étrange que je n’avais jamais éprouvée jusque-là. Une humiliation que je ne pouvais supporter en restant vivant. En ce temps-là je n’étais pas encore l’enfant riche qui a rompu avec sa famille. À ce moment, mes idées se précisèrent et je résolus vraiment de mourir.
Cette nuit-là nous nous précipitâmes dans la mer à Kamakura. Tsune-ko dénoua sa ceinture, la plia et la posa sur un rocher. J’enlevai mon manteau, le plaçai à côté et nous nous jetâmes ensemble dans la mer.
Tsune-ko mourut. Moi seul fut sauvé.
J’étais un élève du lycée supérieur ; le nom de mon père était connu. Les journaux donnèrent à l’événement une grande publicité.
Je fus recueilli dans un hôpital voisin de la mer. Un de mes parents accourut du pays, s’occupa d’une foule de choses me concernant ; puis, comme toute la famille, à commencer par mon père, était furieuse, il m’annonça avant de partir qu’il ne savait pas si je ne serais pas exclu de la famille. Depuis cet événement, je ne cessais de sangloter en pensant à ma chère Tsune-ko aimée. De toutes les personnes que j’avais connues, il n’était que Tsune-ko – une « miséreuse pour pauvres » – que j’eusse vraiment aimée.
De la jeune fille de la pension je reçus une longue lettre où elle avait aligné cinquante poèmes de trente et une syllabes. Cinquante, qui commençaient tous bizarrement par : « Vis ! » Les infirmières entraient gaiement dans ma chambre de malade, le sourire aux lèvres, et certaines me serraient furtivement la main. À l’hôpital, on me découvrit une lésion au poumon gauche ; cela me fut extrêmement utile. Bientôt, je fus emmené au bureau de police, inculpé d’instigation au suicide. À la police on me traita en malade et je fus mis en surveillance spéciale à l’hôpital.
Au milieu de la nuit, dans la salle de garde voisine de la chambre des malades en surveillance, le vieillard dont c’était le tour de veille fit sa ronde ; il ouvrit la porte de communication et m’appela :
— Dites donc ! Vous devez avoir froid ? Venez vous réchauffer par ici.
Contraint, le cœur lourd, j’entrai dans la salle de garde ; je m’assis sur une chaise et me chauffai au brasero.
— Vous aimiez sans doute beaucoup cette femme qui est morte ?
— Oui, répondis-je d’une voix éteinte.
— C’est une histoire d’amour…
Le vieux prit peu à peu un air grave.
— Où avez-vous commencé vos relations avec cette femme ?
Il m’interrogeait d’un ton de magistrat et me traitait avec le léger dédain que l’on a pour les propos d’enfant. Parlant des péripéties de cette nuit d’automne, il affecta des airs de juge d’instruction. C’était un stratagème pour me faire raconter des souvenirs scabreux. Je compris rapidement où il voulait en venir et dus faire tous mes efforts pour ne pas en être écœuré. Je savais que cela n’avait pas d’importance si je refusais de répondre à toutes les questions de l’interrogatoire officieux de ce veilleur, cependant, pour atténuer les ennuis de cette longue nuit d’automne, je montrai jusqu’au bout un visage qui ne permettait pas de douter de ma sincérité ; en effet, j’étais convaincu que le degré de gravité de la peine que j’encourais dépendait dans une certaine mesure de l’opinion de ce veilleur. Je lui fis une déclaration de nature à satisfaire suffisamment sa curiosité lascive.
— Hm ! Avec cela, j’ai compris l’essentiel. Vous avez répondu franchement à tout. En ce qui me concerne, vous pouvez être assuré de ma discrétion.
— Merci beaucoup. Je compte sur votre appui.
C’était presque de l’excellent théâtre. La représentation m’était imposée.
Le matin venu, je fus appelé par le commissaire de police. Cette fois, c’était l’interrogatoire officiel.
La porte s’ouvrit. Au moment où j’entrai dans le bureau du commissaire :
— Oh ! C’est un beau garçon ! Ce n’est pas de ta faute ! C’est ta mère qui a eu tort de faire un beau garçon !
C’était un commissaire au teint légèrement bronzé, encore jeune, qui donnait l’impression de sortir de l’université. Accueilli de la sorte à brûle-pourpoint, de larges taches de rousseur apparurent sur la moitié de mon visage. Je me sentis défiguré, laid, pitoyable.
L’interrogatoire de ce commissaire qui ressemblait à un champion de judo ou d’escrime fut simple en vérité, bien différent de l’examen secret aux curiosités pornographiques que le vieil agent m’avait fait subir au milieu de la nuit. Son interrogatoire terminé, le commissaire, tout en remplissant des pièces destinées au procureur, me dit :
— Il faut maintenir le corps en bonne santé, n’est-ce pas ? Tu n’as pas de crachements de sang ?
Ce matin-là, j’avais toussé d’une manière inexplicable. Comme je m’étais couvert la bouche avec mon mouchoir, celui-ci se trouvait couvert d’une semis de petites taches rouges de sang. La nuit précédente j’avais touché un petit bouton qui s’était formé au-dessous de l’oreille et c’était le sang sorti de ce bouton. Toutefois, je pensais qu’il était plus expédient de ne pas révéler cela. Je baissai les yeux et je répondis de mon air le plus innocent :
— Si.
Le commissaire avait fini de remplir ses pièces.
— Y aura-t-il poursuite ou non, c’est M. le procureur qui en décidera, mais il serait bon de demander aujourd’hui au parquet de Yokohama que l’on prévienne par télégramme ou par téléphone une personne qui se porte garante pour toi. Tu dois bien avoir quelqu’un qui prenne soin de toi, qui réponde pour toi.
Le nom me revint d’un marchand de vieux livres et d’ouvrages calligraphiés qui fréquentait la villa de mon père à Tôkyô. Il était de notre pays. Il s’appelait Shibuta. C’était un célibataire de quarante ans qui avait été mon correspondant au lycée. À cause de son visage et surtout de ses yeux, on disait qu’il ressemblait à une sole. Mon père l’appelait toujours Hirame (La Sole) et moi aussi, j’avais l’habitude de l’appeler ainsi.
Empruntant l’annuaire téléphonique du commissariat, j’y cherchai le numéro de la maison de Hirame. Je l’y trouvai et j’appelai Hirame. Je le priai de venir au parquet de Yokohama. Il répondit d’un ton important que je crus d’un autre homme. Quoi qu’il en soit, il accepta.
— Dites-moi, il faut désinfecter immédiatement l’appareil téléphonique, parce que ce gaillard crache le sang.
Cet ordre avait été donné à haute voix par le commissaire aux agents. Comme j’étais assis dans la salle de garde où j’étais retourné, il m’était arrivé aux oreilles.
Midi était passé. Une cordelette de chanvre fut attachée autour de mon corps ; j’eus la permission de la cacher sous mon manteau, mais le bout en était tenu d’une main ferme par le plus jeune des agents avec qui je pris le tramway en direction de Yokohama.
Cependant, je n’étais pas troublé le moins du monde. Cette salle de garde de la police, la sympathie du vieil agent… Ah ! Comment en étais-je arrivé là ! J’étais attaché comme un coupable et pourtant je respirais librement. Au moment où j’écris les souvenirs de ces heures, je me sens très à l’aise.
Toutefois, parmi ces souvenirs auxquels je me reporte avec émotion, il en est un que je ne puis me rappeler sans un frisson, celui d’une misérable maladresse que je n’oublierai de ma vie. Dans la pièce un peu sombre du parquet, je subis un interrogatoire assez simple du procureur. Ce dernier était un homme d’une quarantaine d’années, à l’air calme (même si l’on disait de moi que j’avais un beau visage, on peut affirmer sans se tromper que c’était un beau visage de débauché ; or je puis dire que le visage du procureur, lui, était d’une beauté correcte, avec un air intelligent, paisible, qui reflétait une personnalité éloignée des futilités). Sans réticence je fis ma déclaration lorsque, soudain, je me mis à tousser. Je sortis de ma manche mon mouchoir. Apercevant le sang, tout de suite il me vint à l’esprit un honteux stratagème, pensant qu’il pourrait m’être utile. J’ajoutai avec affectation deux hm ! hm ! supplémentaires et simulés ; je m’essuyai la bouche avec mon mouchoir ; je jetai un regard fugitif sur le visage du procureur. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire il me lança :
— Est-ce réel ?
Sans s’émouvoir, il eut un faible sourire.
Une sueur froide m’inonda. Ou plutôt, je me rappelle maintenant que j’eus tout de suite envie de danser. Il n’est pas exagéré de dire que j’éprouvai un choc plus violent que lorsque cet imbécile de Takeichi m’avait crié par derrière : « C’est de la frime ! Tu l’as fait exprès ! » Ce sont les deux circonstances de ma vie où j’ai enregistré mes plus grands échecs de simulateur. Plutôt que de subir le calme mépris du procureur, j’aurais préféré m’entendre condamner à dix ans de prison. Je crois parfois que cela eût mieux valu pour moi.
Il fut sursis aux poursuites. Pourtant, je ne m’en réjouis pas ; je me sentais misérable. Assis sur un banc dans l’antichambre du parquet, j’attendais Hirame, mon répondant.
Par une
haute fenêtre, j’apercevais les lueurs du soleil couchant dans le
ciel où un vol de mouettes dessinait ce caractère chinois
« femme ».